Portrait par Jacques Jacob (2009)

Frédéric Faye : Entre ciseaux et pinceaux .

Petit garçon, il avait toujours une paire de ciseaux entre les mains. Frédéric Faye voulait être couturier. Il a grandi ; la paire de ciseaux aussi. Il s’en sert pour habiller quelques jardins privilégié du Cotentin. Mais seulement à ses heures perdues. Car, en vérité, Frédéric Faye est peintre. À toutes les autres heures. Et plus encore…

La peinture de Frédéric Faye est dense et légère, simple mais tellement complexe, sombre et si colorée, un peu obsessionnelle aussi. Elle a de l’épaisseur. Au sens propre comme au sens figuré. L’épaisseur des oeuvres qui ne se font pas en un jour. Perfectionniste jusqu’aux frontières de l’excès, Frédéric Faye a du mal à considérer qu’une toile est terminée. Il peut la laisser plusieurs mois, puis la reprendre et la reprendre encore ; cela peut bien durer des années. Jusqu’à lui donner cette fameuse consistance, en même temps qu’une transparence dans laquelle on s’enfonce jusqu’au vertige pour découvrir une histoire riche, dense.
Comme seule l’huile en a le pouvoir.
Depuis longtemps, l’hôte de la Bizerie , à Saint-Maurice en Cotentin, rêve de peindre les gants orange des pêcheurs qu’il voit parfois jaillir du sable, comme s’ils appelaient  à l’aide, alors qu’il arpente les plages des environs de Carteret.
« Ils me fascinent », avoue-t-il avec un soupçon de résignation dans la fois. Car, jure-t-il, « je n’y arrive pas ». Ces gants de travail font partie de ces « chocs visuels » dont l’artiste a besoin pour faire naître le désir. D’autres sujets sont heureusement plus dociles. Il a eu sa période maillots de bain, sa période têtes écorchées (moutons)  ou tranchées (poissons), dont il a fait des séries aussi interminables que remarquables. Non par manque d’inspiration, est-il utile de le préciser ? Mais « pour dépasser le côté anecdotique du sujet ».
Depuis quelque temps, le peintre est revenu à la figure, des nus au bain, essentiellement, qui lui donnent l’opportunité de travailler le gris et le blanc, lui dont la palette est souvent très crue.

Respiration botanique.

Tout petit, dans sa campagne de Pont l’abbé -Picauville, le fils du vétérinaire du pays rêvait de grande couture. Au sortir de l’adolescence, il hésitait encore entre « archi, décoration intérieure, graphisme« . Ce sera finalement les Beaux-Arts, une formation qui ne achèvera pas mais qu’il fera éclore sa passion pour les musées parisiens.
En 1987, il s’installe dans la maison de vacances familiale de Barneville Carteret. Il peint sur le motif dans la dune, achète un vélo avec un bon porte-bagages sur lequel il fixe ses aquarelles pour faire la tournée des restos et des marchés. Bien qu’il peignît chaque jour, chaque jour il se posait la question :  » Vais-je vraiment en faire mon métier ? J’ai bien mis dix ans à me répondre » parvient-il à plaisanter aujourd’hui dans une esquisse de sourire.
C’est vrai qu’il aurait aussi pu se spécialiser dans le jardinage. Car l’ex-futur grand couturier continue d’être très habile avec une paire de ciseaux dans les mains. Avec ses cisailles, il ne taille pas les buissons, il les sculpte, les révèle, leur donne du caractère.
 » Mais c’est juste pour m’échapper de temps à autre, pour la respiration « , s’empresse t-il de préciser. Comme s’il craignait de laisser croire qu’il pourrait se disperser.
Car son seul autre échappatoire, c’est… la peinture. Celle des grands maîtres, dont il a été sevré dans sa jeunesse,. Il se rattrape aujourd’hui par de régulières escapades parisiennes, où il va humblement chercher sa place dans la grande histoire de l’art. Rien d’étonnant lorsqu’on est convaincu que  » la création c’est d’abord la transmission « .
C’est probablement pour cela que la peinture de Fréderic Faye, si personnelle, est en même temps totalement universelle.

Jacques Jacob
Revue Territoire d’expression n°3
Printemps 2009

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